T'es qui toé

Voyager entre les univers est sa quête éternelle. C’est d’ailleurs le propre de l’anthropologue que de bâtir des ponts pour relier les rives entrent-elles. Avec discernement, l’anthropologie lui apprend l’art d’observer l’invisible de nos cultures.

À 7 ans, Jordann dansait devant son miroir. Son père voulait qu’elle apprenne le piano. Fut entendu qu’elle devrait se lever à 7h les samedis matin pour aller apprendre le solfège avec madame Caroline. Elle détestait l’instrument, mais elle voulait swigner les mardis et vendredi soir au studio France Veilleux de Thetford Mines, alors elle obéit au sage patriarche. 

La maison de la culture de Thetford abritait deux univers. À gauche, le local de musique et à droite, la bibliothèque l’Hiboucou, où elle passait tous ses étés.  Elle avait horreur de tourner à gauche, car elle devrait montrer à sa prof qu’elle n’avait (encore) pas pratiqué cette semaine. Il y avait toutefois le son du vieux bic rouge sur le cahier canada rose qui l’apaisait. Elle n’avait pas à jouer pendant que Madame écrivait. Y’avait aussi l’écriteau sur le mur derrière le piano qui lui faisait de beaux dommages dans le coeur. Une grande parole d’une chanson bien populaire qu’elle lut chaque semaine pendant des années.

« Ça ne vaut pas la peine de quitter ceux qu’on aime

pour aller faire tourner, des ballons sur son nez.

Ça fait rire les enfants, ça dure jamais longtemps,

Ça fait plus rire personne, quand les enfants sont grands. »

Un jour d’adolescence où les partys du vendredi soir devinrent plus importants que de plaire aux souhaits de son père, elle affirma qu’elle ne ferait « plus jamais d’ostie de cours de piano de sa câliss de vie ».

C’est là qu’elle a troqué la musique pour l’humour. Pendant 7 ans, elle co-créait des sketchs avec sa gang de fous alliés. Du secondaire au Cégep, l’animation humoristique lui permettait de bouger comme une folle, chanter comme une folle, parler comme une folle. La folie l’a atteint très jeune et elle espère bien qu’elle ne la quittera que sur son lit de mort. (Elle n’a pas secondaire en spectacle de tatoué sur une fesse, mais tout presque.)

Ce n’est que lorsqu’elle quitta le cocon familial pour s’installer dans un trou à rat à Montréal, où elle ne pouvait pas faire trop de bruit, ne pouvait pas danser sans déranger, que le désir de piocher sur un piano lui revint. Vous devinerez qu’elle revenait les fins de semaine dans sa campagne natale pour pogner les notes par les chignons du cou et les frencher avec toute la fougue de ses doigts de louve. Se résigner au silence la tuait. Chanter et danser avec ses doigts sur un piano ou une feuille de papier sont ses catalyseurs d’énergie.

Dans le continuum qu’est sa vie, elle a toujours lu, dansé, écrit et pianoté jusqu’aux étoiles. Elle enregistrait les conversations de ses parents, priait pour se souvenir des paroles des chansons, appréciait la messe le dimanche, mémorisait les mouvements de Beyoncé ou du petit vieux qui levait sa caisse de bière trop lourde au dep, captait les plus belles phrases lâchées lousses par monsieur et madame tout le monde qu’elle croisait dans le parc, dans les corridors, en covoiturage, dans les remonte-pentes des stations de ski, au dépanneur, qu’importe qui se trouvait sur son chemin. Elle les écrivait avec minutie et les enterrait dans son coffre, un jour tout cela lui serait bien utile.

À travers cette plateforme, elle allie le mouvement du corps et l’ancrage des mots,

Voici Jordann, bin pénard qui sort de son coffre fort.